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Dans un commentaire sur Contrepoints, Emmanuel Martin répond à mon billet du 3 janvier, “Le réalisme en sciences économiques”. Je me permets de reproduire son commentaire ici parce qu’il est plus complet, précis, et emploi une discours beaucoup plus académique que mon billet, écrit dans une langage familier pour s’adresser au problème familier. Emmanuel confirme certains de mes arguments et apporte des corrections et clarifications à certains autres:

Il y a réalisme et réalisme.

Le réalisme se réfère en premier lieu à la doctrine épistémologique selon laquelle la réalité existe indépendamment de l’observateur et des théories qu’il peut en faire (et se pose ainsi contre toute philosophie de l’esprit). Il y a donc une réalité objective à étudier.

Il se trouve que ce niveau ontologique d’objectivité des faits et des lois de causalité porte en sciences sociales sur le contenu subjectif des faits sociaux (évaluations, anticipations, buts…), c’est-à-dire le niveau ontique (voir Hayek 1952). L’objectivisme ontologique est donc parfaitement compatible avec le subjectivisme ontique (voir Uskali Mäki 1990).

La démarche réaliste consiste à pratiquer des abstractions de la réalité des particuliers de manière à en tirer des universaux (tant en termes d’objets qu’en termes des relations causales – de nécessité – qui les co-ordonnent). Le réalisme aristotélicien est immanent par opposition à transcendantal : l’existence des universaux dépend donc de celles des particuliers, c’est-à-dire que les universaux existent dans les particuliers qui les exemplifient, et pas dans une sphère indépendante de la réalité (comme le monde des Idées chez Platon).

Ce réalisme philosophique doit être distingué de la notion de réalisme que l’on trouve dans le « réalisme des hypothèses » (Mäki 1990), mais nous devons reconnaître le lien étroit entre les deux. Toute isolation théorique de la réalité empirique nécessite toujours un certain degré « d’irréalisme » au sens des hypothèses. Le tout est de savoir quel type d’isolation permet une abstraction des éléments justement essentiels de la réalité pour juger de cet irréalisme. A ce titre, le type d’isolation adopté est guidé par les buts scientifiques qui peuvent diverger.

Les théories en termes de modèle (fonctionnalisme) cherchent à capturer la réalité dans un moule formel par souci de prédiction, alors que les théories de processus causaux (causalité génétique) tentent d’isoler les éléments essentiels de la réalité par souci de compréhension (NB : la distinction entre théories génético-causales et théories fonctionnelles est effectuée par Mayer en 1932), ce qui n’exclut cependant pas la prédiction.

Les autrichiens faisaient face à une montée en puissance des théories en termes de modèles formels et tentaient de proposer une perspective théorique en termes de compréhension de la réalité. Cette compréhension nécessite de mettre à jour certaines caractéristiques essentielles de la réalité. Cette démarche réaliste nécessite donc une dose d’irréalisme dans le processus d’abstraction, mais le critère pour juger de la nécessité et du caractère approprié de cet irréalisme est bien la « façon dont marche le monde », c’est à dire ses caractéristiques « essentielles » (Mäki 1993, 2001).

Reférences rapides :

HAYEK, Friedrich (1952/1953/) Scientisme et sciences sociales, Plon.
MÄKI, Uskali (1990) « Scientific realism and Austrian explanation », Review of Political Economy, Vol. 2, n° 3, pp. 310-344.
MÄKI, Uskali (1993) « The Market as an Isolated Causal Process: A Metaphysical Ground for Realism » in Bruce Caldwell & Stephan Boehm (eds), Austrians Economics: tensions and New Directions, Kluwer Academic Publishers, pp.
MÄKI, Uskali (1994) « Isolation, Idealization and Truth in Economics », Poznan Studies in the Philosophy of the Sciences and the Humanities, Vol. 38 pp. 147-168.
MÄKI, Uskali (2001) « The Way the World Works (www): towards an ontology of theory choice », in The Economic World View: Studies in the Ontology of Economics, édité par Uskali Mäki, Cambridge University Press, pp. 369-389.

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Version vidéo de l’article disponible ici.

Le livre L’Ecole Autrichienne de A à Z édité par le professeur Antoine Gentier et le professeur François Facchini est enfin disponible!

L'Ecole autrichienne de A à ZL’objet de ce livre est de donner des définitions sur les concepts clés développés par l’école autrichienne en science économique et de fournir les principales références bibliographiques relatives à ces concepts. Chaque entrée se compose d’un article accompagné de sa bibliographie. Le livre peut se lire comme un dictionnaire ou en suivant un guide de lecture thématique.

Le livre est destiné à tous les publics curieux de connaître l’état de l’art sur les apports contemporains de l’école autrichienne en science économique. Il peut servir de manuel complémentaire pour donner aux étudiants des définitions sur 50 concepts clés comme l’entrepreneur, les cycles économique, la monnaie, le subjectivisme, le droit, la finance, la concurrence, le monopole, la firme, le prix, le profit, le taux d’intérêt et beaucoup d’autres encore. J’y ai contribué pour les concepts de coût d’opportunité, de temps et de dispersion de la connaissance.

Il s’agit donc d’un ouvrage collectif rassemblant les contributions des auteurs suivants:
Mathieu Bédard, Laurent Carnis, Virginie Doumax, François Facchini, Pierre Garello, Antoine Gentier, Nathalie Janson, Elisabeth Krecké, Youcef Maouchi, Patrick Mardini, David Moroz, Philippe Nataf, Steeve Paillard, Frédéric Sautet, Luc Tardieu.

15 auteurs, 50 articles, 196 pages, un prix HT de 6,95 euros en format livre, 1,49 HT euros en format pour Ipad ou Iphone, une livraison par UPS partout dans le monde.

On demande souvent aux économistes de faire des prédictions, en particuliers quelle sera la prochaine bulle financière, faisant suite à la bulle des subprimes aux É.-U. Bien entendu, les économistes ne peuvent pas répondre à ces questions, ils ne connaissent pas plus l’avenir que vous. On peut toutefois se montrer méfiant comme le fait Jerry O’Driscoll, sur la base de certaines observations qui semblent aberrantes.

Petit rappel technique sur les bulles financières ; ce sont des clusters d’erreurs d’investissement à grande échelle. On parle de bulle quand tout un marché s’est emballé autour d’un type de projet, et que ces projets ne pourront pas être portés jusqu’au bout. Selon l’explication Hayek-Garrison, il y a alors eu malinvestissement, c’est-à-dire que les décisions ont été guidées par une illusion monétaire sur la disponibilité des ressources investissables. Cette illusion monétaire a lieu lorsque la création monétaire laisse supposer que certains secteurs seront plus rentables qu’ils ne le seront réellement. Les taux d’intérêts américains ayant été maintenus très bas pendant une très longue période par une création monétaire à grande échelle de la Fed, on peut supposer qu’il y a en ce moment des malinvestissements qui sont réalisés ; des bulles latentes.

La société AMR, maison mère d’American Airlines et une petite dizaine d’autres filiales apparentées, a passé un contrat record de 460 avions avec Airbus et Boeing, dont 365 avions pour le constructeur français. Ce marché permettera à AMR de passer de la plus vieille flotte du marché américain à la flotte la plus récente en à peine 5 ans. Les contrats chez les sociétés aéronautiques sont des montages financiers complexes ; les 230 premiers avions seront entièrement financés par les fabricants aéronautiques pour la rondelette somme de 13 milliards de dollars, et loués sous forme d’un crédit-bail à AMR. Le but de cette opération est de ne pas alourdir son bilan déjà mal en point. Et en effet, AMR a annoncé plus de 236 millions de dollars de pertes parmi ses filiales au dernier trimestre. Elle n’a pas réalisée de profits depuis 2007. Comme le fait remarquer Holman Jenkins dans le Wallstreet Journal, c’est comme si les deux plus grandes banques du marché accordaient un prêt immobilier “subprime” à AMR, sans lui demander d’apport personnel, pour 115% de la valeur de son bien. On se retrouve dans une situation qui rappelle celle ayant menée à la crise immobilière aux É.-U., sans bien sur que cela ne prouve quoi que ce soit.

Il existe évidemment beaucoup d’autres bons candidats pour les bulles financières (l’or, le pétrole, le marché de l’immobilier à nouveau, etc.). L’économiste doit rester humble face au futur et aux phénomènes complexes, tout en gardant un oeil ouvert à ce qui pourrait se révéler être du malinvestissement.

Si vous aviez des cours d’économie au lycée, dans votre BTS ou à l’Université, vous avez probablement appris que l’inflation était une hausse généralisée et durable du niveau des prix. C’est par exemple la définition qu’emploient les journalistes lorsqu’au JT vous entendez dire que “l’inflation est stable” (qui veut donc dire que les prix augmentent à un rythme stable). C’est aussi, sans trop de surprise, la définition utilisée par la plupart des économistes.

Il existe toutefois une vision alternative selon laquelle le mot inflation devrait conserver sa signification historique, c’est à dire une augmentation de la masse monétaire. En d’autres mots, la définition “d’inflation” serait le fait de créer de la monnaie, et qu’il y en ait donc plus en circulation qu’auparavant. Malgré l’enthousiasme et la préférence de plusieurs économistes pour cette seconde définition, elle a du mal à gagner en popularité. Cette définition est-elle plus juste que la définition plus répandue? Read the rest of this entry »

Steven Horwitz, le 29 novembre 2010

Depuis le début de la crise financière et de la récession, il y a un regain d’intérêt pour les idées de l’économie autrichienne chez les chercheurs, les intellectuels, et même les médias. Pour la première fois depuis longtemps, le cadre analytique de l’économie autrichienne est mentionné, s’il n’est pas pris au sérieux, par une certaine variété de faiseurs d’opinions. Il s’agit, bien sûr, d’une bonne chose.

Toutefois, en même temps, cette popularité a conduit de nombreuses personnes à utiliser le label « Autrichien » pour décrire leur point de vue sur des questions autres que celles se rapportant au cadre analytique qu’ils apportent à la science économique. En particulier, « Autrichien » est devenu le quasi équivalent d’« économie de marché » ou « libertarien » non seulement indirectement, mais directement par l’utilisation de termes tels qu’« austro-libertarien » pour décrire certaines mesures économiques ou certaines visions du monde. Le résultat est que, malgré cette publicité supplémentaire, ce qu’EST l’économie autrichienne a souvent été déformée en quelque chose qu’elle N’EST PAS. Read the rest of this entry »

Alors qu’il y a un an ou deux on a pu entendre et lire à mainte reprise l’expression funeste “we are all keynesian now” dans les médias, la fin de l’année 2010 semble être marquée par l’actualité de la pensée de F.A. Hayek. The Economist, Newsweek, le Wallstreet Journal et d’autres médias encensent maintenant la théorie des cycles de Hayek. Ainsi, on peut lire qu’Hayek a gagné sur Keynes, et même sur Friedman.

Ce n’est pas vraiment que je sois malheureux que l’on s’intéresse à Hayek, l’un des penseurs les plus fascinants du 20ième siècle, mais je dois avouer que j’ai souvent l’impression qu’on ne rend pas justice à toute la richesse et la subtilité de la théorie des cycles dite autrichienne. C’est une littérature lourde et complexe, qui s’appuie sur des débats de fond comme la nature de la formation des prix, la nature des biens de capitaux, la formation des taux d’intérêt, la nature ce qui détermine la confiance dans l’économie, le débat sur la nature de la valeur,  l’origine de la monnaie, et j’en passe. L’une des particularités de l’école autrichienne en économie est d’attirer beaucoup plus de partisans non-économistes que les autres écoles de pensée, mis à part peut-être le Marxisme, qui ne savent pas forcément apprécier toute la subtilité de la théorie.

Je me demande s’il n’y a pas des coûts que l’on ne voit pas au déferlement des versions presque “bande-dessinée” de la théorie autrichienne dans la presse. Ces coûts pourraient par exemple s’exprimer par un brouillage ou un parasitage du message Autrichien. Cela pose la question de la proximité du libéralisme avec l’analyse économique autrichienne ; et si, pour conserver sa crédibilité, la pensée autrichienne avait besoin de plus de distance avec le discours économique courant ?

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