L’économie autrichienne attire énormément de curieux, de novices et de profanes vers elle. Ou, du moins, beaucoup plus que les autres courants de pensée en sciences sociales, mis à part peut-être le marxisme. Souvent, en tant qu’économiste, je suis surpris de voir à quel point des gens qui n’ont aucune formation en économie, et pour qui la façon de penser de l’économiste est relativement nouvelle, comprennent pourtant bien certaines théories. Il y a bien évidemment aussi certaines lacunes. Par exemple beaucoup de ces économistes amateurs (je ne dis pas ça de façon péjorative) n’ont pas un esprit critique aussi fin que celui de mes collègues. Un autre comportement fréquent est une certaine myopie; ils écartent certains auteurs en fonction de critères superficiels comme leur appartenance ou non-appartenance, réelle ou ressentie, à certains courants de pensée.

Un argument que je vois souvent utilisé pour défendre l’école autrichienne, par ces férus de l’école autrichienne mais aussi parfois chez certains économistes, est que ses théories sont plus “réalistes” que celles des autres écoles de pensée. Cela peut s’interpréter de plusieurs façons qu’on peut généralement regrouper en deux catégories : (1) les hypothèses de l’école autrichienne sont plus réalistes, (2) les conclusions sont plus près de la réalité.

Bien entendu, aucun économiste ne cherche à être complètement déconnecté de la réalité et à avancer une théorie complètement irréaliste. Pourtant, il vaut mieux ne pas utiliser l’adjectif réaliste pour parler de l’école autrichienne, et ce pour une multitude de raisons.

Ceux qui prétendent que l’école autrichienne avance une théorie aux hypothèses plus “réalistes” le font parfois à partir du sentiment que celle-ci aborde de véritables hommes et non pas comme des calculettes maximisatrices. Sans suggérer que s’attacher à la réalité est superflu, ou que la théorie gagne à être complètement abstraite, un certain niveau d’abstraction, et donc de détachement de la réalité, est nécessaire. Il y a un exemple que j’aime donner à mes étudiants pour leur expliquer ce qu’est un modèle; celui de la mappemonde. Si l’on devait créer une mappemonde “réaliste”, qui traduit parfaitement la réalité, elle serait… complètement inutile. Tout d’abord elle serait à l’échelle 1:1, donc impossible à transporter avec soi, ensuite les routes et les villes seraient grandeur nature, donc difficilement visible sans l’abstraction des traits de couleurs et des grandes lettres indiquant les lieux. Cette mappemonde “réelle” ne nous serait d’aucune aide pour établir un itinéraire, ou pour comprendre comment le monde est fait. A l’inverse, les mappemondes comme on les connait, bien qu’elles soient abstraites, bien qu’elles déforment la réalité, bien qu’elles omettent presque tous les détails qui font que le monde est monde, nous aide à comprendre la géographie.

La même chose peut être dite de la théorie économique; un modèle pour expliquer le comportement des hommes qui serait parfaitement réel serait parfaitement illisible. Pour rendre ces comportements lisible et compréhensible, la science économique a justement choisi de se concentrer sur la rationalité. Réfléchir aux choix et actions de l’homme à partir de sa rationalité permet d’isoler certains traits, et ainsi pouvoir théoriser sur ceux-ci. Bien entendu, ce qui fait que l’homme est homme va bien au-delà de sa rationalité. Ceci n’exclut donc pas la possibilité, et la nécessité, des analyses pluridisciplinaires. Comme Hayek le rappelait: “Un économiste qui serait seulement un économiste ne sera jamais un grand économiste, et je suis même tenté d’ajouter que l’économiste qui n’est qu’un économiste est susceptible de devenir une nuisance si ce n’est pas un réel danger.” Peter Boettke se plait à ajouter à cette citation que la seule chose pire qu’un économiste qui ne connait que l’économie est le philosophe politique qui ne connait pas d’économie.

La seconde interprétation serait que la théorie autrichienne décrit mieux la réalité. Or, c’est une interprétation qui pose encore plus problème puisque la théorie autrichienne se veut subjectiviste, et que les phénomènes économiques significatifs, comme la valeur ou les anticipations, n’existent pour ainsi dire que dans le ressenti individuel de chaque individu. Si, en effet, il semble que la théorie autrichienne établisse de meilleures “prédictions”, il faut comprendre qu’elle s’attache précisément à être jugée non pas sur la qualité de ses prédictions, mais sur la qualité de son raisonnement aprioriste. Prétendre qu’elle décrit mieux la réalité objective serait se méprendre sur la nature de ce que la théorie autrichienne tente d’expliquer et sur les critères de scientificité en sciences sociales.

Il n’est donc pas tout à fait exact de prétendre qu’un type d’analyse économique, et tout particulièrement l’analyse de l’école autrichienne, est plus “réaliste” que ses alternatives. On peut en revanche tout à fait défendre que l’école autrichienne explique mieux les phénomènes concernés, qu’elle choisit des abstractions plus pertinentes, ou encore qu’elle s’attaque à des questions qui semblent plus intéressantes et importantes que d’autres écoles de pensée.

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