Steven Horwitz, le 29 novembre 2010

Depuis le début de la crise financière et de la récession, il y a un regain d’intérêt pour les idées de l’économie autrichienne chez les chercheurs, les intellectuels, et même les médias. Pour la première fois depuis longtemps, le cadre analytique de l’économie autrichienne est mentionné, s’il n’est pas pris au sérieux, par une certaine variété de faiseurs d’opinions. Il s’agit, bien sûr, d’une bonne chose.

Toutefois, en même temps, cette popularité a conduit de nombreuses personnes à utiliser le label « Autrichien » pour décrire leur point de vue sur des questions autres que celles se rapportant au cadre analytique qu’ils apportent à la science économique. En particulier, « Autrichien » est devenu le quasi équivalent d’« économie de marché » ou « libertarien » non seulement indirectement, mais directement par l’utilisation de termes tels qu’« austro-libertarien » pour décrire certaines mesures économiques ou certaines visions du monde. Le résultat est que, malgré cette publicité supplémentaire, ce qu’EST l’économie autrichienne a souvent été déformée en quelque chose qu’elle N’EST PAS.

Par exemple, plus tôt ce mois-ci, le chroniqueur J.D. Hamel a écrit : « Pour l’analyse autrichienne, les opinions sur les mesures publiques sont prises à la hâte, et les motivations sont facilement décelables » et a fait référence au « mépris de l’école autrichienne pour la politique étrangère américaine et à l’aisance avec laquelle ils traitent Lincoln de tyran. » Les Autrichiens devraient considérer comme troublant l’idée que : a) notre « perspective » se résume à des jugements « rendus à la hâte » sur les mesures publiques  ; b) notre analyse nécessite de mettre en doute les motivations des autres ; et c) l’économie autrichienne exige que l’on ait un regard particulier sur la politique étrangère américaine ou la Guerre de Sécession américaine.

Lorsque ces choses sont ce que les gens associent avec l’économie autrichienne, nous n’avons pas réussi à communiquer les idées de base de l’économie autrichienne et nous avons tout particulièrement échoué à communiquer qu’il s’agit d’une approche à l’étude de l’action humaine et du monde social, et non pas une série de conclusions politiques. Si nous voulons vraiment comprendre le monde dans le but de l’améliorer, nous avons besoin des idées de l’économie autrichienne et nous n’avons pas besoin de repousser les gens en créant l’impression que l’économie autrichienne exige que l’on ait certaines croyances (dont certaines peuvent être perçues comme « folles », à tort ou à raison) qui ne font pas partie de ce cadre d’analyse.

Je dirais que la responsabilité de cette situation est double. Tout d’abord, de nombreux journalistes et commentateurs ne prennent pas le temps de comprendre ce qu’est vraiment l’économie autrichienne malgré une abondance d’information de haute qualité sur le web et/ou ont leurs propres préjugés qui les conduisent à accepter n’importe quelle caricature des Autrichiens qu’ils peuvent trouver ou inventer. Deuxièmement, les Autrichiens autoproclamés se rendent aussi responsables de cette situation en ne faisant pas clairement la distinction entre « l’économie autrichienne », le « libertarianisme », et leur point de vue particulier sur les questions historiques ou politiques. L’ironie, c’est qu’historiquement les Autrichiens, et en particulier Mises, ont été très clairs sur l’idée de « l’absence de jugement de valeur » et les différences entre théorie et application historique ou compréhension de l’histoire.

Donc comme une aide à ceux qui voudraient une meilleure compréhension de ce qu’est l’économie autrichienne et pour ainsi aider à comprendre ce qu’elle n’est pas, je suggérerais la lecture de l’article de mon coblogueur Pete Boettke sur « Austrian Economics » dans la Concise Encyclopedia of Economics, qui est précisément le type de source que les journalistes responsables devraient consulter. Dans cet article, il propose de 10 affirmations qui définissent l’économie autrichienne. Je vais les énumérer ci-dessous, puis faire quelques commentaires par la suite.

  1. Seuls les individus choisissent.
  2. L’étude de l’ordre de marché concerne fondamentalement le comportement lors des échanges et les institutions dans lesquelles les échanges ont lieu.
  3. Les « faits » des sciences sociales sont ce que les gens croient et pensent.
  4. L’utilité et les coûts sont subjectifs.
  5. Le système des prix réduit l’information nécessaire aux gens pour prendre leurs décisions.
  6. La propriété privée des moyens de production est une condition préalable au calcul économique rationnel.
  7. Le marché concurrentiel est un processus entrepreneurial de découverte.
  8. La monnaie n’est pas neutre.
  9. La structure du capital est composée de biens hétérogènes, qui ont des utilisations multispécifiques qui doivent être coordonnées.
  10. Les institutions sociales sont souvent le résultat de l’action humaine, mais pas de la conception humaine.

Pete fait un travail extraordinaire dans l’explication de ces propositions dans l’article sus-mentionné, et il ne m’est pas nécessaire de répéter ce qu’il a écrit. Au lieu de cela, je voudrais simplement démontrer comment chacune de ces affirmations est une déclaration sur la nature du monde socio-économique et/ou sur la façon dont nous devrions l’analyser. Pas un seul d’entre eux n’offre une conclusion politique sur les questions économiques ou toute autre chose. Je le répète : l’économie autrichienne est un ensemble d’idées utile pour l’analyse et la compréhension du monde, ce n’est pas un ensemble de conclusions politiques. Il y a beaucoup d’économistes non-autrichiens qui ont des opinions politiques farouchement libertariennes (par exemple, Bryan Caplan) et il y a des économistes qui acceptent la plupart des propositions ci-dessus, si ce n’est toutes, mais qui ne se décrivent pas comme libertariens (par exemple, Roger Koppl). Et il y a beaucoup de gens qui croient que Lincoln était un tyran et que la politique étrangère américaine est un cauchemar impérialiste qui ne sont pas Autrichiens (et il y a des Autrichiens qui seraient en désaccord avec ces deux revendications).

Pour obtenir des conclusions sur la politique à partir de l’économie autrichienne, on doit y importer des croyances non-économiques de base, par exemple que la coopération sociale, la paix et la prospérité sont souhaitables et qu’il n’y a pas d’autres valeurs plus importantes. En outre, faire de telles propositions, surtout quand elles reposent sur une compréhension de l’histoire, implique une interprétation de l’économiste qui va au-delà de l’économie autrichienne à proprement parler. Commenter la politique ou l’histoire exige que l’économiste utilise de connaissances d’autres disciplines et fasse appel à sa compréhension de l’histoire et des acteurs actuels. La théorie autrichienne seule ne peut pas rendre de jugements politiques ou fournir une compréhension de l’histoire.

Rappelons-nous ce qu’écrit Mises sur la tâche de l’historien :

Devant un problème historique, l’historien emploie tout le savoir fourni par la logique, les mathématiques, les sciences naturelles, et spécialement la praxéologie. Toutefois les outils mentaux de ces disciplines non historiques ne suffisent pas pour sa tâche. Ce sont pour lui des auxiliaires indispensables, mais en elles-mêmes elles ne permettent pas de répondre aux questions qu’il doit élucider.

[…]

Mais il ne peut résoudre ce problème sur la seule base des théorèmes dégagés par toutes les autres sciences. Il reste toujours au fond de chacun de ses problèmes quelque chose qui résiste à l’analyse fournie par l’enseignement des autres sciences. Ce sont ces caractères individuels et uniques de chaque événement qui sont étudiés avec compréhension.

[…]

C’est la méthode que tous les historiens, et tout un chacun, appliquent toujours en commentant les événements du passé et en prévoyant les événements futurs. (L’action humaine, chapitre 2, édition de 1985 traduite par Raoul Audoin)

L’économie autrichienne (praxéologie) n’a rien à dire en soi sur les questions examinées dans la politique étrangère américaine, la Guerre de Sécession, si le système de la Federal Reserve est le fruit d’une conspiration secrète de banquiers, si la famille Bush a des liens avec les nazis, si le mariage homosexuel devrait être légalisé, si Israël est un État voyou, si la propriété intellectuelle est légitime, ou si le bombardement atomique du Japon était justifié. Encore une fois, des idées théoriques autrichiennes seront, bien sûr, utilisées lorsque nous tenterons de répondre à ces questions (comme le travail de Chris Coyne sur la politique étrangère américaine le démontre), mais il n’y a rien, je le répète, rien, qui exige que quelqu’un qui utilise les idées autrichiennes prenne l’une ou l’autre position sur ces questions. Et aucune position ne peut donc à juste titre être décrite comme « le » point de vue autrichien de la question.

En outre, l’économie autrichienne n’a rien à dire à propos de « droits naturels ». En fait, Mises niait l’existence de droits naturels et il n’est pas clair quel rôle il reste pour l’analyse économique de toute école est si l’on préfère les arguments de droits naturels aux arguments conséquentialistes.

L’économie autrichienne EST un ensemble de propositions analytiques sur le monde et la façon de l’étudier. Elle N’EST PAS un ensemble de conclusions politiques ou d’interprétations déterminées de l’histoire. Quel que soit leur point de vue sur ces questions, il incombe aux Autrichiens de préciser qu’ils ne sont pas une composante nécessaire pour faire usage d’une grille de lecture autrichienne. Et si nous pouvions rendre cette distinction Misessienne plus claire, nous aurions encore plus de chances de faire non seulement entendre nos idées, mais aussi de les faire accepter, en les dissociant des opinions sur des questions qui n’ont aucun lien nécessaire avec l’économie autrichienne et éloignent fréquemment ceux qui pourraient autrement lui être sympathique.

Steven Horwitz est titulaire de la chaire Charles A. Dana à la St. Lawrence University et l’auteur de Microfoundations and Macroeconomics: An Austrian Perspective chez Routledge.

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